mercredi 15 juillet 2015

Le cœur plus loin que le corps

Bien plus que de simples « feux », c'est une promesse de liberté et une invitation à rêver. Dans une alchimie parfaite dansaient émeraudes, rubis, saphirs, accompagnés du plus noble des arts, la musique. Jamais le ciel n'aura vu autant d'étoiles scintiller que ce soir-là. Des pluies de météorites jaillissaient, semblant vouloir rejoindre l'immensité de l'univers, mais s'évanouissant au rythme de l'harmonica. Des fontaines crachaient de l'or au dessus du fleuve-miroir qui répondait au ciel avec la même beauté. Les explosions, en osmose parfaite avec la mélodie, faisaient résonner les cages thoraciques comme d'une incitation à exploser aussi.

Et chaque feu semblait lancer son appel, un appel de liberté, qui disait : « regardez-moi briller et scintiller sans vos câbles électriques, regardez-moi m'envoler sans vos avions, écoutez la puissance de mon explosion résonner sans vos haut-parleurs, voyez comme je n'ai aucune limite. Le ciel m'appartient tout entier, et vous êtes tous impuissants à m'envier en dessous de moi ».

 

dimanche 21 juin 2015

Bienvenue dans la civilisation

Je garde un vif souvenir du jour où j’ai vu ma mère pour la dernière fois. Elle a pris ma tête entre ses mains et a plongé son regard dans le mien, sans un mot. Et puis je suis parti. Elle m’a demandé de ne pas me retourner, elle disait qu’elle voulait garder le souvenir de mon visage dans ses moindres détails, et non une vague silhouette déjà dans le lointain.

J’ai laissé ma vie entière derrière moi. Ou du moins les seuls morceaux qui restaient. Mon père avait disparu depuis plusieurs semaines. Nous ne nous faisions aucune illusion. Des corps ont été retrouvés à plusieurs endroits de la ville, mais nous ne sommes pas allés vérifier. Dans cette ville qui était mienne, dans ce pays dans lequel j’étais né, l’humanité montrait peu à peu son visage le plus infâme. La violence suintait à tous les coins de rue, et les cris d’enfants qui résonnaient jadis s’étaient mués en lamentations déchirantes des femmes qui font suite aux salves meurtrières des fusils.

Je suis parti. Ma mère n’a pas voulu m’accompagner. Elle disait que son avenir était déjà scellé, qu’aucune autre vie ne l’attendait ailleurs. Elle m’a exhorté de fuir. Elle m’a tendu une petite boîte que je n’avais jamais vue avant. Elle contenait les économies de mon père, les économies de toute une vie.

J’en ai parcouru des kilomètres, avec rien de plus que les vêtements que je portais sur le dos et les économies de mon père. Je n’étais pas le seul à rêver d’un monde de paix, d’un pays où l’on puisse fermer les yeux sans crainte de s’endormir pour la dernière fois, d’un endroit où le fracas des armes ne résonne que dans les films. Cet Eldorado, ce monde plein de promesses, rayonnait jusque dans nos contrées, alors même qu’aucun de ceux qui l’évoquaient n’y avait mis les pieds.

Quand on parvient à éviter les périls du voyage terrestre, il reste un dernier obstacle à franchir. La mer. C’était la première fois que je voyais la mer. Dans toute sa force et sa dualité. Si calme, elle semble inviter les gens, nous accueillir. Mortelle pourtant. Elle a pris tout ce qui me restait. Je n’ai plus d’argent. Je n’ai plus de forces. Et cette violence que je fuyais avec avidité, je l’ai retrouvée sur la mer. A travers ces gens paniqués qui s'entretuent pour une gorgée d’eau. A travers ces hommes sans humanité qui font du profit sur des vies humaines. Des enfants sont morts, personne n’en saura jamais rien. Une femme est tombée du bateau, nous ne sommes pas revenus la sauver. Alors quand j’ai vu une autre embarcation se diriger vers nous, je me suis dit que la délivrance approchait enfin. Des hommes nous ont fait monter, nous ont donné des couvertures et à manger. J’avais si faim, depuis des jours. J’ai cru que c’était la fin, que j’avais réussi à atteindre ce pays plein d’humanité, plein d’empathie. Et pourtant…

Cela fait plusieurs jours que j’ai débarqué, et j’ai découvert une autre forme de perversion humaine. L’hypocrisie. L’intolérance. L’avidité. Les gens ici font mine d’être totalement accablés par le sort de ceux qui vivent dans la misère. Ils regardent des reportages qui montrent des personnes au bord de la famine, qui fuient la guerre, qui succombent après avoir tout tenté pour s’en sortir. Et puis ils deviennent catastrophés, ils disent que c’est inadmissible, qu’il faut envoyer de l’aide. Pourtant, nous sommes là, ces mêmes personnes qui ont tout laissé derrière eux et bravé tous les dangers. Nous sommes là, et ils nous traitent comme de la peste. Il parait qu’on dérange.

Ce pays est étrange. Les gens ont tout ce dont ils ont besoin, et même bien au-delà. Et pourtant il n’y a pas de place pour nous. Ils disent qu’on va leur voler leurs emplois et leur argent. Ils ont peur qu’on leur prenne ce qu’ils ont, alors ils ne nous laissent rien.

Dans ce pays, les gens vivent dans un confort dont ils n’ont plus aucune perception. Ils ont tout, et passent leur temps à se plaindre. Ils vivent dans des conditions parmi les meilleures au monde, et pourtant ils détestent leur gouvernement. Ils le critiquent en permanence, pleurant que jamais rien n’est fait pour améliorer leur cause. Et pourtant à chaque réforme proposée, ils descendent tous dans la rue pour crier leur mécontentement. Dans ce pays qu’ils semblent haïr, nous n’avons pas notre place. Eux qui reçoivent de l’argent même quand ils ne travaillent pas, qui ont accès aux soins avec une relative sérénité, qui disposent d’une infinité de lois pour les protéger. Ces gens qui ne se rendent pas compte de leur chance épuisent leur énergie à nourrir un dégoût dirigé vers leurs politiciens en leur accusant de ne rien faire pour eux. Quand bien même eux-mêmes ne bougeraient pas leur petit doigt pour leur pays.

J’ai 17 ans aujourd'hui. J'ai tout laissé derrière moi. J’ai essuyé l’horreur de la guerre et vu des enfants mourir. Je ne reverrai jamais ma famille, ni mes amis. Je n’ai aucun papier, je ne suis personne. J’ai payé de toutes mes économies et de ma chair pour arriver dans ce pays, ce pays dans lequel j’ai nourri tant d’espoirs. Et pourtant, entre ces gens et moi, c’est moi qui ne suis pas digne de vivre ici.





jeudi 20 novembre 2014

Nécessité confidentielle

C’est une histoire qui avait démarré dans l’innocence de l’enfance, une rencontre arrangée de cette manie qu’ont les adultes à nous pousser, gentiment, pour écrire plus de lignes dans le livre de notre courte vie. Malgré l’espièglerie de nos premiers jeux, tu as toujours eu cette force tout à la fois passionnante et frustrante, cette incitation que tu faisais grandir en moi, celle de me dépasser, de repousser mes limites, encore.

Les années s’écoulant, la frustration a trop souvent pris le dessus. Les moments qu’on passait ensembles sont devenus parfois malsains. Face à mon obstination, en dépit de toute la force que je mettais pour adoucir la mélodie, tu m’as résisté. Je t’ai haïs parfois, jusqu’aux larmes je l’avoue, jusqu’à la colère la plus intense. Notre relation, telle que le monde la dépeignait, n’était plus alors qu’une succession de fausses notes. Et moi, souvent, je faisais semblant.

Alors j’ai arrêté de m’obstiner, j’ai commencé à faire ce qui me va si bien maintenant, m’échapper. Échapper à l’emportement en m’éloignant de toi quand les choses se corsaient. Et surtout échapper aux remarques blessantes de ces autres qui nous jugeaient, me cacher d’eux.

Contre toute attente, cette résignation a marqué le début d’une ère nouvelle entre nous, faite de moments uniquement confidentiels, à l’abri de tous. Ces rencontres clandestines sont devenues une nécessité. Une immense bouffée d’oxygène et de sérénité. Tu es devenu l’exutoire de toute ma haine, de mes peines, de tous mes chagrins et de la moindre de mes frustrations. Pas un mot n’était prononcé, et pourtant je sentais mon corps se vider de toute l’énergie noire qu’il contenait, jusqu’à en trembler, parfois jusqu’à laisser échapper des larmes. Je t’ai rejoint quelquefois, dans la nuit noire, juste pour t’effleurer du bout des doigts, pour une poignée de minutes à peine…

Notre histoire a eu son heure glorieuse, mais le temps s’est chargé de nous séparer. Quand est venu le moment de partir, j’ai songé à te remplacer. Trouver une pâle copie qui pourrait prendre juste un peu la relève, pour un temps ou pour toujours… Je crois que j’y suis parvenu finalement, il y a un an et demi, quand j’ai croisé son chemin, et que je me suis dit « pourquoi pas… ».

Et pourtant tu me hantes toujours. De temps en temps, quand je reviens chez moi, je te croise, et je tourne les yeux comme si tu n’existais pas. Mais parfois, quand plus personne n’est là, la magie revient en secret. Alors tremblante d’une hésitation électrisante, je laisse pour quelques minutes l’alchimie refaire surface. Comme envoûtée, je regarde à peine consciente mes doigts danser sans retenue avec tes nuances d’ivoire et d’ébène. Une dernière fois encore, je laisse la mélodie nous faire trembler, nous faire résonner tous les deux, nous emporter au loin où le temps n’a plus d’emprise, quelque part là-bas, dans ce qu’on appelle avec tant de négligence la beauté de l’instant présent. 


jeudi 21 août 2014

C'est pas contagieux, ce n'est même pas une maladie

J’ai cette petite créature qui me suit partout. Elle et moi, on s’entend plutôt bien. On fait des tas de choses ensemble, elle est avide d’apprendre, curieuse, et s’intéresse beaucoup à tout ce qui nous entoure. Mais le monde, aujourd’hui, il est plutôt fait pour les grosses créatures, alors des fois c’est compliqué.

Dehors, dans la rue, au travail, et partout ailleurs, on croise beaucoup d’autres gens avec leurs créatures, des bestioles de toutes les formes et de toutes les tailles. Mais la plupart sont bien plus imposantes que la mienne, elles sont bruyantes et s’agitent dans tous les sens, impatientes. Ho, elles ne sont pas méchantes, ni agressives, seulement elles ont des besoins différents. Ces grosses créatures, elles se nourrissent de la compagnie des autres, c’est une nécessité viscérale. Seules, elles dépérissent. Elles ont besoin de se dépenser, d’évacuer leur surplus d’énergie en faisant plein d’activités différentes, et de partager tout ça entre elles. Ma créature à moi, elle a des toutes petites pattes, et des toutes petites oreilles. Alors, courir partout, être dans l’agitation constante, ça l’épuise… Et puis ces autres, bien plus imposantes, elles sont inquiétantes. Alors quand on est entourées par plein d’autres créatures, la mienne se sent toute petite, elle n’ose plus bouger et l’angoisse la gagne. Je la connais bien, elle lève ses grands yeux vers moi et me lance ce regard implorant « allez viens, on rentre à la maison, qu’on puisse souffler un peu ». Alors, on rentre. Et puis ça va mieux, toutes les deux, on fait plein de choses quand même, tranquillement.

Malgré tout, comme ce monde est fait pour les grosses créatures, ce n’est pas toujours facile. Parfois, on est obligées elle et moi de faire des choses qui ne nous conviennent pas. Comme participer à des rassemblements, moments d’euphorie et de partage pour les autres gens avec leurs créatures. Nous on est juste là, à regarder tout le monde s’amuser, à se demander comment les approcher sans se faire piétiner. Quand un tel moment est prévu à l’avance, ma créature devient toute folle. Elle tourne en rond partout dans la maison, et ne parle de rien d’autre que ça, me communique toutes ses craintes, en exagérant tous les dangers. Et à force de la voir tourner comme ça dans tous les sens, parfois j’en ai même la nausée, j’en suis malade pour de bon. Alors il faut ruser. Quand un évènement social approche, je dois absolument garder ma créature occupée, concentrée sur autre chose. Ce n’est pas toujours possible. La plupart du temps, on se contente juste de trouver une excuse que les gens puissent comprendre, et tout de suite après elle se calme. Même si elle a un peu honte de ne pas pouvoir m’emmener avec les autres, elle se sent mieux, et moi aussi. Seulement les autres ensuite ils nous regardent de travers, parce qu’ils pensent qu’on ne les aime pas.

Elle n’est pas asociale ma créature, elle a aussi besoin de s’amuser avec de la compagnie. Seulement, elle se sent moins menacée quand elle n’est pas encerclée de partout, ou quand elle connaît bien ses compagnons. Alors elle peut devenir toute folle elle aussi, pendant quelques temps. Courir partout, sauter, danser, ça fait du bien de la voir comme ça. D’autres fois, quand on est avec des bestioles inconnues, je lui donne un petit coup à boire et elle s’endort. Alors je la glisse dans ma poche et je peux me mêler aux autre gens sans m’inquiéter pour elle. 

La plupart des gens, quand ils aperçoivent ma créature toute riquiqui, ils pensent qu’il y a un problème. Ils me disent qu’il faut que je la soigne, qu’il faut que je lui fasse faire d’autres choses. Que je ne fais pas assez d’efforts pour elle. Rares sont les personnes qui comprennent. Ma créature, elle est née comme ça, elle n’est pas malade, elle a juste sa propre façon de fonctionner. Elle est différente, mais c’est ma créature et jamais je n’en changerais. Toutes ces créatures, on les appelle couramment nos personnalités… La mienne, son petit nom, c’est Introversion.


(Source de l'image)

vendredi 25 juillet 2014

Une fracture du crâne en guise d'ouverture d'esprit

 

Intolérance. Critique déguisée. Jugements gratuits. Injures et véhémences. Fermeture d’esprit. Les plus grands maux de l’humanité se faufilent partout, s’insinuent, perfides, dans chaque recoin. Que chacun lève les yeux, ils sont tous à nos pieds, flirtant avec nos chevilles, dans un ballet lugubre et dérangeant. Mais que chacun se rassure, ils sont inoffensifs, tant qu’on ne leur marche pas dessus. Dansez avec eux ! Ils donneront la délicieuse impression de se laisser guider, utiliser même, pour notre bonne grâce. La peste après tout, on vit avec, on l’apprivoise. Ho, chacun sait, c’est mal. Ça pique les cœurs, ça mord les âmes, ça embrouille les êtres. Mais c’est tellement plus simple de l’utiliser quand on n’a pas le caractère de chercher l’alternative. C’est à portée de bras, facile d’accès. Qu’on nous attaque et on sort l’artillerie lourde. Jusqu’à ce que la société ne soit plus qu’un échange dégoulinant de violence que l’on croit justifiée, Seveso incontrôlable, fétide et mortel. 

« Les vidéos et documentaires ne te suffisent pas ? Tu as besoin de le voir de tes propres yeux ? »

Après tout, pourquoi chercher plus loin que ce qu’on nous apporte tout cuit sur un plateau ? Parcimonie de l’esprit avant tout. Puisque les médias nous disent déjà qui sont les méchants, puisque l’opinion a déjà désigné les victimes, puisque la masse a un avis fixé sur ce qui est bien et ce qui est mal. Puisque nous, de toute façon, on se situe toujours du bon côté, le côté des gentils, le côté de ceux qui ont raison. Jouons les petits soldats bien éduqués qui ont peur de sortir des rangs, suivons les yeux fermés. Une étiquette sur tout le monde, dans les règles de la vulgarité s’il vous plait.

Alors cet homme dont les enfants sont au bord de la famine et qui abat un singe pour les sauver in extremis, ce n’est qu’un braconnier sans pitié qu’il faut éliminer. Cette femme qui a tué à l’arme blanche, ce n’est qu’une meurtrière hystérique qu’il faut traîner et humilier en justice, qu’importent les viols et violence qu’elle a essuyés. Et ces autres, ils ne sont pas comme nous ? Alors ils sont contre nous. Ces étrangers, ces gens qui vivent autrement, qui ne nous ressemblent pas, qui ont d’autres pratiques, d’autres visions, d’autres buts. Et même nos voisins qui n’ont pas les mêmes avis. Faites retentir les bombes. Faites exploser les chairs. Contre eux, contre tous, contre le monde.



samedi 19 juillet 2014

Puisque nos raisons nous enchaînent

Enfermée dans cette ville éteinte et froide, dans la routine cinglante d'un quotidien à l'utilité illusoire, je rêve d'ouvrir la fenêtre et de laisser mon âme nous envoler, au loin, là-bas, où les couleurs n'ont besoin d'aucun filtre pour être éclatantes, où les sons résonnent d'eux-mêmes dans les cœurs de ceux qui les écoutent et où les sourires ne sont pas couchés, vides et forcés, sur du papier glacé.

Enchaînée également par la raison, par cette petite voix persuadée que les tentatives sont vaines et les chemins trop cabossés, le voyage doit se faire, plus intime, moins intense, à travers la jungle de mes mots et l'entrelacs des lignes guidées par mes désirs profonds. En attendant qu'ils daignent poindre pour de bon...