J’ai cette petite créature qui me
suit partout. Elle et moi, on s’entend plutôt bien. On fait des tas de choses
ensemble, elle est avide d’apprendre, curieuse, et s’intéresse beaucoup à tout
ce qui nous entoure. Mais le monde, aujourd’hui, il est plutôt fait pour les
grosses créatures, alors des fois c’est compliqué.
Dehors, dans la rue, au travail,
et partout ailleurs, on croise beaucoup d’autres gens avec leurs créatures, des
bestioles de toutes les formes et de toutes les tailles. Mais la plupart sont
bien plus imposantes que la mienne, elles sont bruyantes et s’agitent dans tous
les sens, impatientes. Ho, elles ne sont pas méchantes, ni agressives,
seulement elles ont des besoins différents. Ces grosses créatures, elles se
nourrissent de la compagnie des autres, c’est une nécessité viscérale. Seules,
elles dépérissent. Elles ont besoin de se dépenser, d’évacuer leur surplus d’énergie
en faisant plein d’activités différentes, et de partager tout ça entre elles.
Ma créature à moi, elle a des toutes petites pattes, et des toutes petites
oreilles. Alors, courir partout, être dans l’agitation constante, ça l’épuise…
Et puis ces autres, bien plus imposantes, elles sont inquiétantes. Alors quand
on est entourées par plein d’autres créatures, la mienne se sent toute petite,
elle n’ose plus bouger et l’angoisse la gagne. Je la connais bien, elle lève
ses grands yeux vers moi et me lance ce regard implorant « allez viens, on
rentre à la maison, qu’on puisse souffler un peu ». Alors, on rentre. Et
puis ça va mieux, toutes les deux, on fait plein de choses quand même,
tranquillement.
Malgré tout, comme ce monde est
fait pour les grosses créatures, ce n’est pas toujours facile. Parfois, on est
obligées elle et moi de faire des choses qui ne nous conviennent pas. Comme
participer à des rassemblements, moments d’euphorie et de partage pour les autres
gens avec leurs créatures. Nous on est juste là, à regarder tout le monde s’amuser,
à se demander comment les approcher sans se faire piétiner. Quand un tel moment
est prévu à l’avance, ma créature devient toute folle. Elle tourne en rond
partout dans la maison, et ne parle de rien d’autre que ça, me communique
toutes ses craintes, en exagérant tous les dangers. Et à force de la voir
tourner comme ça dans tous les sens, parfois j’en ai même la nausée, j’en suis
malade pour de bon. Alors il faut ruser. Quand un évènement social approche, je
dois absolument garder ma créature occupée, concentrée sur autre chose. Ce n’est
pas toujours possible. La plupart du temps, on se contente juste de trouver une
excuse que les gens puissent comprendre, et tout de suite après elle se calme. Même
si elle a un peu honte de ne pas pouvoir m’emmener avec les autres, elle se
sent mieux, et moi aussi. Seulement les autres ensuite ils nous regardent de
travers, parce qu’ils pensent qu’on ne les aime pas.
Elle n’est pas asociale ma
créature, elle a aussi besoin de s’amuser avec de la compagnie. Seulement, elle
se sent moins menacée quand elle n’est pas encerclée de partout, ou quand elle connaît
bien ses compagnons. Alors elle peut devenir toute folle elle aussi, pendant
quelques temps. Courir partout, sauter, danser, ça fait du bien de la voir
comme ça. D’autres fois, quand on est avec des bestioles inconnues, je lui
donne un petit coup à boire et elle s’endort. Alors je la glisse dans ma poche
et je peux me mêler aux autre gens sans m’inquiéter pour elle.
La plupart des gens, quand ils aperçoivent
ma créature toute riquiqui, ils pensent qu’il y a un problème. Ils me disent qu’il
faut que je la soigne, qu’il faut que je lui fasse faire d’autres choses. Que
je ne fais pas assez d’efforts pour elle. Rares sont les personnes qui
comprennent. Ma créature, elle est née comme ça, elle n’est pas malade, elle a
juste sa propre façon de fonctionner. Elle est différente, mais c’est ma
créature et jamais je n’en changerais. Toutes ces créatures, on les appelle
couramment nos personnalités… La mienne, son petit nom, c’est Introversion.