C’est une histoire qui avait démarré dans l’innocence de l’enfance,
une rencontre arrangée de cette manie qu’ont les adultes à nous pousser,
gentiment, pour écrire plus de lignes dans le livre de notre courte vie. Malgré
l’espièglerie de nos premiers jeux, tu as toujours eu cette force tout à la
fois passionnante et frustrante, cette incitation que tu faisais grandir en
moi, celle de me dépasser, de repousser mes limites, encore.
Les années s’écoulant, la frustration a trop souvent pris le
dessus. Les moments qu’on passait ensembles sont devenus parfois malsains. Face
à mon obstination, en dépit de toute la force que je mettais pour adoucir la
mélodie, tu m’as résisté. Je t’ai haïs parfois, jusqu’aux larmes je l’avoue,
jusqu’à la colère la plus intense. Notre relation, telle que le monde la dépeignait,
n’était plus alors qu’une succession de fausses notes. Et moi, souvent, je
faisais semblant.
Alors j’ai arrêté de m’obstiner, j’ai commencé à faire ce
qui me va si bien maintenant, m’échapper. Échapper à l’emportement en m’éloignant
de toi quand les choses se corsaient. Et surtout échapper aux remarques blessantes
de ces autres qui nous jugeaient, me cacher d’eux.
Contre toute attente, cette résignation a marqué le début d’une
ère nouvelle entre nous, faite de moments uniquement confidentiels, à l’abri de
tous. Ces rencontres clandestines sont devenues une nécessité. Une immense
bouffée d’oxygène et de sérénité. Tu es devenu l’exutoire de toute ma haine, de
mes peines, de tous mes chagrins et de la moindre de mes frustrations. Pas un
mot n’était prononcé, et pourtant je sentais mon corps se vider de toute l’énergie
noire qu’il contenait, jusqu’à en trembler, parfois jusqu’à laisser échapper
des larmes. Je t’ai rejoint quelquefois, dans la nuit noire, juste pour t’effleurer
du bout des doigts, pour une poignée de minutes à peine…
Notre histoire a eu son heure glorieuse, mais le temps s’est
chargé de nous séparer. Quand est venu le moment de partir, j’ai songé à te
remplacer. Trouver une pâle copie qui pourrait prendre juste un peu la relève,
pour un temps ou pour toujours… Je crois que j’y suis parvenu finalement, il y
a un an et demi, quand j’ai croisé son chemin, et que je me suis dit « pourquoi
pas… ».
Et pourtant tu me hantes toujours. De temps en temps, quand
je reviens chez moi, je te croise, et je tourne les yeux comme si tu n’existais
pas. Mais parfois, quand plus personne n’est là, la magie revient en secret. Alors
tremblante d’une hésitation électrisante, je laisse pour quelques minutes l’alchimie
refaire surface. Comme envoûtée, je regarde à peine consciente mes doigts danser
sans retenue avec tes nuances d’ivoire et d’ébène. Une dernière fois encore, je
laisse la mélodie nous faire trembler, nous faire résonner tous les deux, nous
emporter au loin où le temps n’a plus d’emprise, quelque part là-bas, dans ce
qu’on appelle avec tant de négligence la beauté de l’instant présent.
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