Je garde un vif souvenir du jour où j’ai vu ma mère pour la dernière fois. Elle a pris ma tête entre ses mains et a plongé son regard dans le mien, sans un mot. Et puis je suis parti. Elle m’a demandé de ne pas me retourner, elle disait qu’elle voulait garder le souvenir de mon visage dans ses moindres détails, et non une vague silhouette déjà dans le lointain.
J’ai laissé ma vie entière derrière moi. Ou du moins les seuls morceaux qui restaient. Mon père avait disparu depuis plusieurs semaines. Nous ne nous faisions aucune illusion. Des corps ont été retrouvés à plusieurs endroits de la ville, mais nous ne sommes pas allés vérifier. Dans cette ville qui était mienne, dans ce pays dans lequel j’étais né, l’humanité montrait peu à peu son visage le plus infâme. La violence suintait à tous les coins de rue, et les cris d’enfants qui résonnaient jadis s’étaient mués en lamentations déchirantes des femmes qui font suite aux salves meurtrières des fusils.
Je suis parti. Ma mère n’a pas voulu m’accompagner. Elle disait que son avenir était déjà scellé, qu’aucune autre vie ne l’attendait ailleurs. Elle m’a exhorté de fuir. Elle m’a tendu une petite boîte que je n’avais jamais vue avant. Elle contenait les économies de mon père, les économies de toute une vie.
J’en ai parcouru des kilomètres, avec rien de plus que les vêtements que je portais sur le dos et les économies de mon père. Je n’étais pas le seul à rêver d’un monde de paix, d’un pays où l’on puisse fermer les yeux sans crainte de s’endormir pour la dernière fois, d’un endroit où le fracas des armes ne résonne que dans les films. Cet Eldorado, ce monde plein de promesses, rayonnait jusque dans nos contrées, alors même qu’aucun de ceux qui l’évoquaient n’y avait mis les pieds.
Quand on parvient à éviter les périls du voyage terrestre, il reste un dernier obstacle à franchir. La mer. C’était la première fois que je voyais la mer. Dans toute sa force et sa dualité. Si calme, elle semble inviter les gens, nous accueillir. Mortelle pourtant. Elle a pris tout ce qui me restait. Je n’ai plus d’argent. Je n’ai plus de forces. Et cette violence que je fuyais avec avidité, je l’ai retrouvée sur la mer. A travers ces gens paniqués qui s'entretuent pour une gorgée d’eau. A travers ces hommes sans humanité qui font du profit sur des vies humaines. Des enfants sont morts, personne n’en saura jamais rien. Une femme est tombée du bateau, nous ne sommes pas revenus la sauver. Alors quand j’ai vu une autre embarcation se diriger vers nous, je me suis dit que la délivrance approchait enfin. Des hommes nous ont fait monter, nous ont donné des couvertures et à manger. J’avais si faim, depuis des jours. J’ai cru que c’était la fin, que j’avais réussi à atteindre ce pays plein d’humanité, plein d’empathie. Et pourtant…
Cela fait plusieurs jours que j’ai débarqué, et j’ai découvert une autre forme de perversion humaine. L’hypocrisie. L’intolérance. L’avidité. Les gens ici font mine d’être totalement accablés par le sort de ceux qui vivent dans la misère. Ils regardent des reportages qui montrent des personnes au bord de la famine, qui fuient la guerre, qui succombent après avoir tout tenté pour s’en sortir. Et puis ils deviennent catastrophés, ils disent que c’est inadmissible, qu’il faut envoyer de l’aide. Pourtant, nous sommes là, ces mêmes personnes qui ont tout laissé derrière eux et bravé tous les dangers. Nous sommes là, et ils nous traitent comme de la peste. Il parait qu’on dérange.
Ce pays est étrange. Les gens ont tout ce dont ils ont besoin, et même bien au-delà. Et pourtant il n’y a pas de place pour nous. Ils disent qu’on va leur voler leurs emplois et leur argent. Ils ont peur qu’on leur prenne ce qu’ils ont, alors ils ne nous laissent rien.
Dans ce pays, les gens vivent dans un confort dont ils n’ont plus aucune perception. Ils ont tout, et passent leur temps à se plaindre. Ils vivent dans des conditions parmi les meilleures au monde, et pourtant ils détestent leur gouvernement. Ils le critiquent en permanence, pleurant que jamais rien n’est fait pour améliorer leur cause. Et pourtant à chaque réforme proposée, ils descendent tous dans la rue pour crier leur mécontentement. Dans ce pays qu’ils semblent haïr, nous n’avons pas notre place. Eux qui reçoivent de l’argent même quand ils ne travaillent pas, qui ont accès aux soins avec une relative sérénité, qui disposent d’une infinité de lois pour les protéger. Ces gens qui ne se rendent pas compte de leur chance épuisent leur énergie à nourrir un dégoût dirigé vers leurs politiciens en leur accusant de ne rien faire pour eux. Quand bien même eux-mêmes ne bougeraient pas leur petit doigt pour leur pays.
J’ai 17 ans aujourd'hui. J'ai tout laissé derrière moi. J’ai essuyé l’horreur de la guerre et vu des enfants mourir. Je ne reverrai jamais ma famille, ni mes amis. Je n’ai aucun papier, je ne suis personne. J’ai payé de toutes mes économies et de ma chair pour arriver dans ce pays, ce pays dans lequel j’ai nourri tant d’espoirs. Et pourtant, entre ces gens et moi, c’est moi qui ne suis pas digne de vivre ici.


super émouvant!!
RépondreSupprimerDit tu as eu à discuter avec un immigré?
c'est un peu comme si tu l'avais vraiment vécu!
"il faut envoyer de l’aide. Pourtant, nous sommes là, ces mêmes personnes qui ont tout laissé derrière eux et bravé tous les dangers. Nous sommes là, et ils nous traitent comme de la peste. Il parait qu’on dérange."
Nop, pas eu cette occasion, du moins pas des immigrés qui ont fuit la guerre. Mais en voyant certaines images, c'est difficile de ne pas se mettre à leur place
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